Conquête relativement récente, ilôt d’intimité à l’abri
du bruit du monde, la chambre individuelle (ou conjugale) est l’antre ultime de
la vie privée, loin du brouhaha des espaces publics. C’est l’histoire de cette
conquête, de ses aléas, que relate l’historienne Michelle Perrot (reçue mardi
dernier par la librairie Ombres blanches ),
dans son récent ouvrage « Histoire
de chambres ».
La chambre a vu des objets disparaitre (la
table de toilette, le bénitier, le baldaquin, le pot de nuit, etc.), d’autres
arriver dans ses murs comme le livre de chevet et le réveil-matin, plus
récemment le vélo d’intérieur ou l’ordinateur.
Aux premiers temps de l’informatique
domestique, dans les glorieuses années 80, l’ordinateur trônait plutôt dans les
parties communes des habitations, signe extérieur de modernité devant lequel
les visiteurs étaient tenus de s’extasier. Puis, au fur et à mesure que son
usage s’est répandu, a été intégré dans la vie quotidienne, que ses fonctions
se sont diversifiées, l’ordinateur s’est glissé dans la chambre. Cela rappelle la trajectoire du téléphone, d’abord
situé près de l’entrée de l’habitation, ou près de l’office dans les maisons
bourgeoises pour que les domestiques puissent répondre au coup de sonnette,
puis dans le salon, enfin dans les chambres, mais en commençant par celle des parents, alors que l'ordinateur est arrivé dans les chambres d'abord par celle des adolescents le plus souvent, puis dans la chambres des parents, depuis peu dans les chambres
des petits enfants où ils font assez bon ménage avec les peluches. Et même dans les
chambres des maisons de retraite dont certains pensionnaires ont allègrement
franchi le pas vers les TIC.
Sur cette relation entre chambre et ordinateur,
Michelle Perrot s’est peu étendue, de son propre aveu. Pas assez de profondeur
historique ? Cela relèverait-il d’un présent trop récent, laissé aux
sociologues, aux éducateurs de toutes obédiences ? C’est pourtant un cas intéressant
d’invasion de l’espace intime puisqu’on peut faire entrer le monde dans la
chambre ; ce n’est pas seulement
une « fenêtre ouverte sur le monde » telle qu’on définissait naguère
la télévision, mais bien le monde qui met les pieds dans notre huis-clos. S'agit-il d'une modification de l'intimité ? d'une évolution des relations entre les sphères publiques et privées de nos vies ?
En
tout cas, les créateurs de mobilier* et de décoration intérieure ont bien
compris que cette installation de l’ordinateur dans la chambre nécessitait un
mobilier spécifique, tout comme le développement de l’hygiène corporelle avait
entrainé la création des tables de toilette. Pas tout à fait mobilier de
bureau, il n’en a pas la rigueur implacable ni la dimension, on doit pouvoir le
caser dans un coin, ou le glisser entre le lit et la penderie ; il y en a
de différents styles, car il est important de pouvoir harmoniser avec le reste
de la chambre pour ne pas détruire « luxe, calme et volupté ».
Même les hôteliers ont enfin compris qu'annoncer « salle de bain et télévision dans chaque chambre » était insuffisant ; ils proposent de plus en plus souvent les branchements adéquats -
et bien placés - et le wifi, et tout ce qui contribue à faire ronronner nos
petits ordinateurs de bonheur. Bref, ils procèdent eux aussi à une réévaluation de leurs standards.
Pour ce qui est du vélo d’intérieur… on
peut s’en servir pour alimenter les batteries de l’ordinateur, non ? Quant au livre de chevet, il est imperturbablement disponible, sans jamais
planter ni buguer. Mais alors pour
le réveil-matin, je sèche…
* par exemple :
Ikea,
Vibel,
etc.